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Conditions de travail et inégalités sociales de santé (3/3)

Par Laurent Vogel.

Où en sommes-nous aujourd’hui?

En termes de résultats, le bilan global est difficile à établir. Il faut éviter de solliciter les statistiques de façon naïve en exaltant la réduction réelle des accidents mortels ou la réduction purement statistique des maladies professionnelles dans des pays comme l’Italie. Les estimations de l’Organisation Internationale du Travail ne laissent guère de place à un optimisme de commande. Chaque année de l’ordre de 160.000 personnes meurent en raison d’un accident du travail ou d’une maladie causée par le travail dans l’Europe des 27. Les données des enquêtes européennes sur les conditions de travail indiquent quatre grandes tendances:

a) Des situations très contrastées tant entre les différents pays qu’à l’intérieur de chaque pays en fonction des secteurs et de facteurs de précarisation qui affectent de manière concentrée certaines catégories de travailleurs;

b) Une stabilité relative des expositions à des agents matériels dangereux ou nocifs (substances chimiques, bruit, machines dangereuses, etc.);

c) Un accroissement des risques liés à l’organisation du travail. Le problème majeur est constitué par l’intensification du travail. Les manifestations les plus évidentes de ce problème sont constituées par la véritable épidémie de troubles musculo-squelettiques et une série de symptômes perçus comme du stress.

d) L’impact différencié dans le temps des conditions de travail est plus marqué que l’impact immédiat.

L’intensification du travail

L’intensification du travail apparaît de manière évidente dans l’Europe des quinze. Pour ces pays, on dispose de données qui portent sur une période de 15 ans, de la première à la quatrième enquête européenne sur les conditions de travail. Si l’on construit un indicateur en combinant les réponses aux questions « travaillez-vous à un rythme très élevé? » et « travaillez-vous dans des délais très stricts? », l’on constate que le pourcentage de travailleurs soumis à un travail intensif a fortement augmenté en Europe occidentale entre 1991 et 2005. Il est passé d’un tiers environ à près de 45%. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la situation est plus variable. Entre 2001 et 2005, l’on constate une augmentation de l’intensité perçue du travail en république Tchèque, en Slovénie, en Hongrie et dans les républiques baltes et une réduction de celle-ci en Pologne, en Slovaquie, en Bulgarie et en Roumanie.

L’analyse des données des enquêtes européennes confirme l’hypothèse d’une hybridation croissante des contraintes d’organisation industrielle (standardisation de la production destinée à accroître l’offre à un moindre coût) et des contraintes marchandes (où la production est déterminée par la demande extérieure)[1]. Le développement de la sous-traitance industrielle et une standardisation croissante du travail dans les services ont contribué à cette articulation entre des contraintes différentes. Elles introduisent des similarités marquées entre les conditions de travail des employés (majoritairement des femmes) de nombreux secteurs des services (santé, commerce, hôtellerie et restauration) et celles de catégories ouvrières travaillant des secteurs aussi divers que les équipementiers de l’automobile, l’industrie agro-alimentaire. L’intensification du travail affecte de façon toute particulière les jeunes travailleurs. Ce dernier élément est à mettre en rapport avec la précarisation du travail. Tout indique qu’à une moindre qualité de l’emploi correspond une moindre qualité du travail.

L’impact de l’intensité du travail du travail sur la santé est double. L’impact immédiat et à relativement court terme implique des risques accrus d’accident, la multiplication des troubles musculosquelettiques, des problèmes de santé mentale liée au stress. L’impact à long terme ajoute à l’ensemble de ces problèmes des effets transversaux sur la santé. Les conditions de travail affectent la réalité biologique globale et détermine une détérioration de la qualité de la vie tout au long du vieillissement.

Les données suivantes tirées de l’enquête française SVP 50 (2003) illustrent ce phénomène de dégradation globale de la santé[2].

Table 6 : Pathologies et travail sous pression parmi les travailleurs âgés de 50 ans et plus

Jamais travaillé sous pression Sous pression dans le passé Sous pression actuellement
Douleurs 53% 65% 66%
Fatigue 43% 55% 61%
Troubles du sommeil 35% 46% 51%
Troubles de la mémoire 24% 34% 37%
Santé dégradée ces dernières années 23% 35% 41%

Les changements du travail posent la question de la pertinence des stratégies de prévention suivies tant au niveau européen que dans les différents pays. La précarisation du travail à travers des mécanismes très divers produit des situations de plus en plus éclatées[3]. La plupart des dispositifs de prévention ont pour référence principale l’entreprise. Une telle situation ne permet pas de traiter de la réalité des risques, et de leur répartition inégale, tout au long de la chaîne des diverses activités productives. En particulier, les questions posées par la sous-traitance ne reçoivent généralement pas de réponse adéquate et elles sont souvent à l’origine de catastrophes majeures de la Mecnavi à Ravenni il y a presque 25 ans à l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001. Une deuxième difficulté est liée à l’ensemble des activités dites périphériques de la manutention au nettoyage, du transport à l’emballage où la maîtrise des risques est particulièrement faible.

Et le mouvement social ?

La réforme impulsée par les directives communautaires sur la santé au travail a été, pour l’essentiel, une réforme par le haut. Elle s’est déroulée dans la plupart des pays communautaires dans un contexte de faibles mobilisations pour la santé au travail. Certes, l’on peut mentionner quelques exceptions. En France, la prise de conscience du désastre sanitaire provoqué par l’amiante à la fin des années ’90 a donné à la santé au travail une importance et une visibilité nouvelles dans les débats politiques comme dans les média. En Italie, le procès de Turin contre les dirigeants du groupe mondial Eternit pourrait contribuer à une prise de conscience de l’impact du travail sur les inégalités sociales de santé. La grande majorité des 2.000 morts de Casale Monferrato et d’autres localités étaient des ouvriers ou des femmes d’ouvriers

Dans nombre de pays européens, pour des raisons très diverses, le syndicalisme n’est pas parvenu à relancer les mobilisations autour de la santé au travail si ce n’est de façon ponctuelle ou sectorielle. Les explications de cette situation sont multiples. Dans les pays de l’ancien bloc soviétique, il n’existait aucune tradition de prise en charge autonome de la santé au travail par les syndicats en terme d’action revendicative. Les syndicats déléguaient la question de la santé au travail à l’inspection étatique et ils recouraient très largement à la monétarisation du risque. Les primes liées à des travaux insalubres ou dangereux pouvaient constituer une part significative de la masse salariale. La délégation à l’égard des inspections étatiques ou de spécialistes techniques n’est pas le monopole des syndicats d’Europe centrale et orientale. En Europe occidentale, elle est parfois provoquée par une sorte d’identification d’une partie des responsables syndicaux à la gestion du système de compensation des risques professionnels. Au-delà des différentes cultures de la santé au travail héritées des histoires syndicales, deux difficultés majeures se posent. La première concerne l’élaboration de revendications collectives capables d’impulser des luttes offensives dans un contexte d’affaiblissement des collectifs de travail. Dans ce domaine, il est vraisemblable que la crise actuelle accroîtra les difficultés. L’attention portée partout en Europe au thème du harcèlement au travail est révélatrice à la fois d’un malaise réel lié notamment aux changements dans les méthodes de gestion patronale et de la difficulté à passer d’une vision psychologique, centrée sur les souffrances et les conflits inter-personnels,  à une approche collective. Se réapproprier le thème de l’organisation du travail[4], en faire un enjeu de lutte et de transformation est vraisemblablement une des principales conditions pour une relance de l’action syndicale en santé au travail.

Les défis

S’il fallait résumer les défis pour les politiques de santé au travail dans les prochaines années, on pourrait énumérer certaines questions d’une importance décisive.

1. La lutte pour la santé au travail est inséparable de la lutte contre la précarisation du travail. C’est une des critiques principales à faire tant aux politiques communautaires que nationales dans ce domaine. La précarisation a un triple impact sur la santé. Elle tend à concentrer les risques sur des catégories de travailleurs placés dans une situation où les stratégies de défense sont les plus difficiles à mettre en œuvre. Souvent, les risques sont cumulés dans des domaines très différents. Les mêmes catégories de travailleurs cumulent à la fois un niveau élevé de risques physiques et de risques psychosociaux. La précarisation n’affecte pas la seule santé des précaires. Elle disloque les collectifs de travail et tend par là à affaiblir les stratégies de défense de la santé y compris de groupes de travail stables. La précarisation implique aussi une dimension existentielle qui va au-delà des conditions de travail. Elle remet en cause la définition de projets de vie autonome. Elle produit une interaction permanente entre les risques du travail au sens strict et des risques externes que l’on qualifie trop rapidement de « comportements individuels » alors qu’ils sont souvent liés aux les modalités particulières d’insertion sur le marché du travail.

2. La santé au travail s’inscrit au cœur des débats sur le modèle productif. Il y a une convergence possible entre les exigences d’une réorganisation de celui-ci de manière à assurer le respect de l’environnement et l’élimination de nombreux risques au travail. Les débats autour de REACH ont montré comment ces convergences pouvaient aboutir à des revendications communes entre les organisations syndicales et les organisations écologiques. Cela ne signifie pas que de telles convergences puissent se former spontanément. Elles demandent vraisemblablement une double transformation. Dans le mouvement syndical, une vision critique de l’idéologie productiviste, de la croyance selon laquelle la croissance, mesurée par les indicateurs traditionnels, est la condition du progrès social. Dans le mouvement écologique, l’abandon de conceptions naïves sur l’émergence possible d’un capitalisme vert sans devoir bouleverser les rapports de domination. Il suffit de voir à quel point les conditions de travail sont nocives dans la plupart des entreprises de récupération de déchets pour comprendre les limites de stratégies de développement qui font l’impasse sur les rapports de production.

3. Si les acteurs de la santé sont rarement au rendez-vous de la prévention collective, les militants syndicaux, eux, peuvent jouer un rôle irremplaçable. C’est ici que l’action immédiate, quotidienne et locale de milliers de militants porte sur un enjeu majeur de société. A travers cette action, le syndicat peut donner corps à une mobilisation collective des travailleurs pour défendre la santé au travail. Contrairement à un préjugé bien ancré, l’action pour la santé au travail n’est pas d’un caractère principalement technique. Elle permet aux travailleurs de poser des problèmes de fond. Elle correspond à une des attentes principales des travailleurs à l’égard des organisations syndicales. Une organisation qui n’est pas capable d’agir sur le terrain de la santé au travail n’a pas de crédibilité lorsqu’elle se propose de défendre les autres intérêts des travailleurs. La lutte pour la santé est inséparable d’une action et d’une organisation collectives destinées à transformer les conditions de travail. Sans une telle action collective menée par les travailleurs eux-mêmes, ni la progression des connaissances médicales, ni l’évolution technique n’assurent spontanément des améliorations durables. C’est ce que montre toute l’histoire de la santé au travail de l’amiante au chlorure de vinyle monomère, du phosphore dans les allumettes au plomb dans la peinture. Le fossé entre la prévention possible sur la base des connaissances scientifiques et la prévention réelle reste énorme. Seule l’action syndicale permet de débloquer la situation.

4. Les questions de santé au travail posent avec force la question de la démocratie au travail. « Ne pas perdre sa vie en la gagnant » suppose que l’on puisse exercer un contrôle sur les conditions de travail. L’expérience montre à quel point l’activité autonome des travailleurs et de leurs organisations syndicales est souvent le facteur décisif d’une amélioration de la santé au travail. Aujourd’hui, une majorité de travailleurs européens sont dépourvus de toute forme de représentation sur les lieux de travail. Le développement du travail précaire, l’émiettement d’activités productives à travers des réseaux de sous-traitance sont autant de facteurs qui contribuent à cette situation. Poser la question de la démocratie au travail permet de lier des exigences immédiates pour la défense de la santé avec ce qui est vraisemblablement la pré-condition de tout changement stratégique radical[5].

Retrouvez la contribution en intégralité : Conditions de travail et inégalités sociales de santé, par Laurent Vogel


[1] P. Boisard et al., Temps de travail: l’intensité du travail, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, Dublin, 2002.

[2] C Mardon et S. Volkoff, Les salariés âgés face au travail « sous pression,  Quatre pages CEE, n° 52, mars 2008.

[3]B. Appay et  A. Thebaud-Mony (dir.), Précarisation sociale, travail et santé. Iresco-CNRS, Paris,1997.

[4] V. Daubas-Letourneux et A. Thébaud-Mony, Organisation du travail et santé dans l’Union Européenne, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, Luxembourg, 2002.

[5] T. Coutrot, Démocratie contre capitalisme, La Dispute, Paris, 2005.

Laurent Vogel

Directeur du département Santé et sécurité de l’Institut Syndical Européen (ETUI)

Site internet : http://hesa.etui.org/

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> 1 commentaire

  1. il est de notre devoir d’avoir une approche globale dans la création des nouveaux emplois, car trop souvent les nouveaux emplois correspondent à l’utilisation de nouvelles substances dont on connait mal les effets à long terme sur ceux qui y sont exposés.
    les emplois précaires rendent plus difficiles le suivi sanitaire du salarié.

    il a été prouvé que le travail répétitif avec un rythme élevé,la température élevée, le bruit, le harcellement vont avoir aussi d’autres effets que les effets psychologiques, ils vont diminuer les défenses immunitaires.

    il nous faut remettre en cause l’éthique dans le monde du travail, c’est une banalité mais il est urgent d’en poser les fondements. il est facile de démontrer que le système actuel a un coût caché matériel et social inouï sur le travailleur mais aussi sur sa famille.

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